Près de quatre ans après sa parution, Rémy Porte vient de recenser mon ouvrage Un officier du 15e corps sur le blog Guerres et conflits.

    Guerres & conflits

"Nous avons évoqué il y a quelques jours "l'affaire du 15e corps" en août 1914. Voici un livre non seulement complémentaire, mais qui va bien au-delà.

Officier issu du rang, Marcel Rostin est chef de section au 112e RI au début de la Grande Guerre. Originaire de l’Isère, il a fait le choix d’une carrière militaire et se trouve affecté dans un des régiments méridionaux de ce 15e corps dont on parlera tant quelques semaines plus tard. Son témoignage est donc intéressant à plus d’un titre : il n’est ni un conscrit, ni un saint-cyrien, mais un officier de troupe ; il n’est pas Provençal, mais connaît ses hommes et sait les défendre. 


Jusqu’au lendemain de la bataille de la Marne (7 août - 13 septembre), le texte est celui des carnets que Marcel Rostin tient au fur et à mesure de la campagne, aussi souvent que possible. Il voit la guerre à son niveau, celui d’une section, voire d’une compagnie, mais son récit des combats de Dieuze à Xermaménil est éclairant : Quelle tuerie ! Quel enfer ! Notre belle infanterie amenée au pied de l’échafaud et le carnage s’acharnant sur elle » (20 août) ; « On recule, on marche, on marche sans arrêt. Les pieds sont en sang … Les ventres sont vides. Les forces sont à bout » (21 août) ; « Des figures emportées, beaucoup de blessures aux mains, du sang, du sang partout. Et toue mon énergie s’applique à maintenir le calme et l’ordre parmi mes hommes » (22 août) ; « Dans la retraite de Lunéville … des chasseurs de tous les bataillons fuyaient de toute la vitesse de leurs jambes, augmentant autour d’eux ce qui était presque une panique … La résignation et la force de caractère des blessés sont extraordinaires … On fait des trous et l’on passe la nuit dans des abris improvisés par mes soldats dont l’ingéniosité est admirable » (23 août) ; etc. Il participe à la bataille de la Marne au sein du 15e corps, désormais intégré à la IIIe Armée de Sarrail dans la région de Verdun. Ses écrits sont aussi nets : « Les routes sont encombrées de charrettes surchargées de braves gens qui fuient »(7 septembre) ; « J’ai horreur des bois et plus encore des villages qui sont notre perte … Ce pays merveilleux est néfaste … Nous sommes les victimes du bois et des villages, cibles idéales dont l’artillerie allemande tire le plus grand profit » (8 septembre) ; « Devant moi, à 200 mètres, des fantassins allemands sortent l’un après l’autre de la corne d’un bois. J’ordonne aux tireurs les mieux placés de les dégringoler proprement. Mes hommes se disputent pour occuper les meilleures places et le jeu de massacre commence » (Ibid.) ; « Les théories de blessés défilent ici continues, interminables, plus hideuses les unes que les autres » (9 septembre) ; puis est blessé : « On me radiographiera ce soir. Quelle guigne ! Moi qui croyais la guérison prochaine ! Moi qui croyais m’écarter peu de ma place d’honneur et me retrouver bientôt sur le champ de bataille » (12 septembre) ; etc. 

   Vassincourt

Lorsqu'il retrouve sa place en régiment, à l’issue de sa convalescence, du 6 décembre 1914 au 1er juillet 1916, le texte est constitué par les lettres (117 en 19 mois) qu’il adresse à son oncle [photo ci-dessous], lui-même officier en retraite : les propos sont donc plus libres et les explications plus complètes que peuvent l’être la plupart des correspondances adressées par les poilus à leur épouse ou à leurs parents.  

          Capitaine Meurs

Il appartient toujours à la IIIe Armée (Sarrail) et participe aux opérations en Argonne (bois de la Gruerie) : « Quelques officiers et mille hommes se sont sacrifiés dans la division, sans résultat … Vous dirais-je que le moral s’en ressent et que l’enthousiasme se meurt ? … Comprenez-vous quelle peut être l’existence d’un homme qui, là, à la barbe de l’ennemi, assume toute sa part de responsabilité ? Il faut avoir les nerfs solides. Et cela dure une éternité. Si le pays s’impatiente, que diront les soldats ? » (6 janvier 1915) ; « La joie de ne pas être déplacé et de rester au corps, c’est quelque chose dans les circonstances actuelles, vous en conviendrez … Changer de milieu, commander devant le danger à des inconnus, être déraciné alors que tant d’attaches vous tiennent enlacés à ceux qui vous sont chers, c’eût été bien pénible ! … Je suis en famille et quelle famille ! Ma chère compagnie ! Mes braves gens ! » (7 février). Trois semaines plus tard, il est au bois de Malancourt, attaqué au lance-flammes par les Allemands : « Les Boches ayant transformé, au moyen de goudron enflammé, leurs tranchées en brasier effroyable, la forêt flambait. Du repos, nous sommes vite venus à l’aide et nous avons un peu réparé le désordre. Des cadavres ! Des cadavres partout : Boches et Français, tout cela pêle-mêle. Quel cauchemar ! » (28 février) ; etc. Il évoque les dernières et infructueuses offensives de Sarrail avant que celui-ci ne soit relevé : « Les 20 et 21 juin seront pour ceux qui sortiront de la fournaise des dates à retenir … Marmites par milliers, obus asphyxiants, torpilles, fusillades et toute la lyre ! Nos tranchées n’existaient plus » (22 juin) ; « Les communiqués vous ont dit laconiquement nos épreuves, celui du 21 surtout, qui commence ainsi : ‘Aux lisières ouest de l’Argonne’ ; c’est bref, mais les événements sont plus substantiels, plus tragiques. Je suis las, très las, mais pas abattu. Notre régiment s’est sacrifié et si le Boche a fêlé notre ligne, il ne l’a pas percée » (24 juin) ; etc.  

Il serait possible de multiplier les citations. A la différence de nombreux autres carnets et témoignages, les propos de Marcel Rostin sont adaptés à son niveau de responsabilité (il juge ce qu’il voit, commente ce qu’il fait) et très généralement pertinents. L’ouvrage est heureusement complété par plusieurs organigrammes et tableaux des dotations détaillés, de nombreuses photos et illustrations, souvent inédites, et un riche appareil de notes puisées aux meilleures sources. Un volume de référence pour quiconque s’intéresse aux combats de Lorraine et de la région de Verdun et à la vie des poilus à l’échelle d’une compagnie." 

Retrouvez ces lignes ici.
Le commentaire en rouge entre crochets est mien, tout comme les photos.